Anticiper les « coups d’État algorithmiques »

Anticiper les « coups d’État algorithmiques »

Anticiper les « coups d’État algorithmiques » 2560 1707 Centre de recherche sur le Congo-Kinshasa

Par Esimba Ifonge

Il y a des coups d’Etat qui risquent de ne pas mobiliser l’attention des médias et des citoyens. Ce sont les “coups d’État algorithmiques” à venir. Les mots de Bwemba Bong raisonnent encore dans ma tête. Dans une conférence donnée à Paris, il y a quelques années, l’auteur du livre « Quand l’Africain était l’or noir de l’Europe » martelait ceci : « Les africains doivent tirer toutes les conséquences des réalités de ce monde. Nous sommes seuls et nous pouvons compter que sur nous-mêmes. Ce que nous faisons, nous devons le faire avec beaucoup de gravité. Et non pas à la légère comme nous avons l’habitude de le faire… »

Aujourd’hui nous devons traiter les enjeux de l’information et de la communication avec beaucoup de gravité. L’information, autrefois simple outil, s’est changée en champ de bataille, et pas seulement au sens figuré. On n’a jamais eu autant de moyens de se connecter, mais paradoxalement, on ne s’est jamais senti aussi dispersés. Dans ce monde où la politique ressemble à une compétition d’experts et de “paroles trafiquées”, la communication doit être pensée et appliquée comme la pédagogie des enjeux.

L’information, enjeu de souveraineté

Regardons un peu le contexte. L’Afrique, par exemple, a toujours été un terrain d’expérimentation pour la guerre de l’information. Ce n’est pas par hasard si on parle d’État raté, en République Démocratique du Congo, par exemple. Ce ne sont pas des fatalités. Ce sont les symptômes d’une guerre de basse intensité, menée autant avec des mensonges et de la ruse qu’avec des armes. Les racines de tout ça remontent à la colonisation.

À l’époque, l’information servait déjà de levier pour l’extraction des richesses. Les puissances coloniales ont inventé toute une idéologie pour justifier cette exploitation, en construisant le mythe de l’infériorité. Aujourd’hui, on retrouve le même schéma, mais avec de nouveaux outils : la dette, des accords commerciaux déséquilibrés, mais aussi une façon constante de décrédibiliser les gouvernements africains qui cherchent à être souverains.

En avril 2023, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a publié une étude révélant que les pays africains pourraient économiser jusqu’à 74,5 milliards de dollars si les notations de crédit étaient fondées sur des données objectives plutôt que sur des perceptions subjectives. Le rapport démontre que les agences de notation (Moody’s, Fitch, S&P) appliquent souvent une « prime de risque » injustifiée à l’Afrique, basée sur des stéréotypes d’instabilité plutôt que sur la solvabilité réelle. Cette « information » biaisée agit directement comme un levier d’extraction de richesses, forçant les États à payer des intérêts exorbitants et limitant leur capacité à investir dans leur propre développement.

L’indépendance politique, sans contrôle de l’économie, des technologies ou de l’éducation, reste incomplète. La souveraineté, c’est encore un chantier ouvert.

Champ de bataille & algorithmes

Sur ce champ de bataille, chacun joue sa partition. Les États africains essaient, tant bien que mal, de bâtir des consensus par la communication. Mais ils peinent à se faire entendre, surtout face à la puissance des médias et des algorithmes occidentaux, qui préfèrent souvent mettre l’accent sur les crises et les faiblesses. Il y a des initiatives pertinentes, comme la Grande Muraille Verte ou les efforts d’harmonisation politique de l’Union Africaine, mais elles se heurtent à un rouleau compresseur médiatique difficile à contrer.

Les citoyens et les mouvements sociaux ne sont pas en reste. Ils sont à la fois cibles et acteurs de cette guerre. D’un côté, ils subissent une fragmentation de l’information qui fragilise le lien social et rend la compréhension des enjeux plus difficile. De l’autre, une nouvelle vague panafricaine, surtout chez les jeunes, sont amenés à utiliser les réseaux sociaux pour bâtir un « Front des Souverainistes ». Ils refusent de se laisser faire et redéfinissent le débat, à leur façon.

En juin 2025, par exemple, le premier Forum de la jeunesse de l’Alliance des États du Sahel (AES) à Niamey a débouché sur la création d’une coordination unifiée des conseils nationaux de jeunesse. L’objectif explicite était de « promouvoir les idéaux de souveraineté » et de structurer une riposte numérique et citoyenne face aux narratifs extérieurs jugés hostiles

Et puis, il y a les acteurs extérieurs : multinationales, puissances étrangères, ONG. Pour eux, la communication est une vraie arme de guerre. Prenez l’exemple de l’exploitation des ressources en RDC : ils diffusent soigneusement certaines informations sur la gouvernance ou les conflits, histoire de manipuler les chaînes de valeur et justifier leur ingérence. Là, on parle carrément de “l’incommunication”, pas de négociation, juste l’imposition d’un point de vue pour mieux profiter de la situation.

La communication comme acte politique

Au fond, communiquer, c’est d’abord un acte politique, presque anthropologique. C’est fragile, incertain, parce qu’au cœur de tout ça, il y a ce concept : l’incommunication. Ce n’est pas juste un problème de transmission, c’est une stratégie. On cherche à rendre l’autre inaudible, illégitime.

Qu’est-ce qu’on en tire comme leçon pour les leaders, les décideurs ? D’abord, il faut voir l’incommunication comme une vraie stratégie de guerre. En Afrique, ça signifie nier la dignité des autres, refuser un débat honnête sur la valeur des ressources ou sur la légitimité des choix de développement. La seule réponse, c’est la souveraineté sur les infrastructures, des minéraux jusqu’aux médias, en passant par les données et les algorithmes. Le leadership doit être collaboratif : intégrer les communautés locales dans la chaîne de valeur, c’est le contre-récit le plus puissant.

Dès son arrivée au pouvoir en 2024, le nouveau gouvernement sénégalais a, par exemple, mis en place une commission d’experts (en août 2024) pour auditer et renégocier les contrats pétroliers, gaziers et miniers jugés déséquilibrés. Cette démarche, similaire à celles observées au Botswana, vise à briser le cycle de l’extraction sans valeur ajoutée locale.

Ensuite, il faut comprendre que la communication, c’est la pédagogie des enjeux. Aujourd’hui, une stratégie, qu’elle soit portée par un État ou une entreprise, ne tient plus debout sans une communication claire et forte. Impossible de gérer l’exploitation minière en Afrique de l’Ouest ou la transformation digitale sans expliquer, sans éclairer citoyens, jeunes, travailleurs sur ce qui se joue vraiment.

Enfin, la communication, ce n’est pas juste de la technique ou une fonction de support, elle est l’art politique de la négociation et de la cohabitation. Elle exige un leadership qui privilégie la logique additive (« et », « tandis que ») sur la confrontation stérile, pour forger une vision de Progrès collectif. C’est le passage d’une communication d’influence vers une communication de co-construction.

L’art de la gouvernance et de la cohabitation

Dans un monde où la souveraineté n’est pas seulement territoriale mais aussi informationnelle, les Etats africains doivent faire face à l’impératif de l’autonomie. Les peuples africains ne peuvent pas se contenter de reproduire les tactiques d’influence des puissances occidentales. Ils doivent maîtriser l’art de la gouvernance et de la cohabitation à travers un récit unifié. Cela exige une éthique de l’innovation où la technologie et le développement doivent promouvoir la liberté, et non reproduire les hiérarchies coloniales.

Anticiper les coups d’Etat algorithmiques passe par la responsabilité individuelle et collective, la souveraineté et l’ambition solidaire. En cultivant la communication comme l’art de la négociation et de la pédagogie, les dirigeants et les citoyens africains peuvent transformer le champ de bataille informationnel en un espace de construction et de dignité, affermissant ainsi leur autonomie au sein des systèmes mondiaux. La stratégie continentale de l’Union Africaine sur l’Intelligence Artificielle pourrait aller dans ce sens. Adoptée par le Conseil exécutif de l’Union Africaine en juillet 2024, cette stratégie vise à garantir que le développement de l’Intelligence Artificielle en Afrique soit « centré sur l’humain » et adapté aux réalités culturelles africaines. Elle préconise la création d’infrastructures de données souveraines pour éviter que l’Afrique ne devienne un simple consommateur d’algorithmes importés et biaisés.

C’est le chemin vers un continuum de la libération qui intègre le contrôle des idées, des algorithmes et des ressources matérielles au service de la vie humaine et de la responsabilité planétaire.

Centre de Recherche sur le Congo-Kinshasa

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