Par Esimba Ifonge
La stratégie mondiale de la Chine a une cohérence que la pensée tactique occidentale (voire africaine) semble peiner à saisir. Cette cohérence a un nom, une origine et une philosophie, c’est le weiqi, le jeu de go. Art de gouverner , ce jeu structure une vision du monde fondée sur l’encerclement progressif, la patience et la maîtrise du territoire. Une vision que les dirigeants africains ont tout intérêt à décrypter, puis à transcender pour construire leur propre grammaire de puissance.
Un jeu, une civilisation, une doctrine
Le weiqi, ou le « jeu de l’encerclement » ou jeu de Go, fait partie des quatre arts nobles que tout lettré chinois se devait de maîtriser, aux côtés de la musique, de la calligraphie et de la peinture. C’est important à souligner parce qu’il signifie que la pensée stratégique est, en Chine, une compétence civilisationnelle, transmise par la culture, et non par les seules académies militaires.
La stratégie chinoise ne vise pas l’anéantissement de l’adversaire, elle vise son encerclement progressif et son étouffement tranquille.
Inventé en Chine il y a plus de 4 000 ans, le jeu de Go est inscrit dans le tissu même de la formation des élites chinoises depuis la dynastie Tang (618-907 ap. J.-C.), dont certains des dix préceptes de Wang Chi Shin (« abandonnez le menu fretin, combattez pour l’initiative», « Si votre groupe est isolé au centre d’une influence adverse, choisissez la voie pacifique », « La gourmandise n’apporte pas la victoire ») résonnent comme un manuel de gouvernance autant que de jeu.
Contrairement au jeu d’échecs occidental, où chaque pièce possède une valeur intrinsèque (roi, dame, tour), les pions du go sont tous identiques. Leur puissance est entièrement positionnelle et relationnelle. Alors que les échecs proposent un espace « strié », avec des fronts et des arrières, le go opère dans un espace « lisse », où le mouvement est permanent, sans destination fixe, cherchant à tenir l’espace plutôt qu’à conquérir un trône. Cette distinction philosophique est fondatrice. Pourquoi ? Parce que la stratégie chinoise ne vise pas l’anéantissement de l’adversaire, elle vise son encerclement progressif et son étouffement tranquille.
L’anatomie d’une stratégie globale
Le jeu de Go se déroule en trois phases, chacune avec sa logique propre. Le fuseki est la phase d’ouverture où le plateau est vierge, on y déploie des zones d’influence, on investit les coins stratégiques avant de construire des lignes. Le chuban est la phase de consolidation où les forteresses s’établissent et les fronts pionniers se dessinent. Le yose est la phase finale où les territoires se consolident définitivement et où les gains marginaux s’accumulent.
La Chine a compris avant d’autres que dans la compétition mondiale du XXIe siècle, le véritable avantage n’est pas de gagner chaque bataille, mais de conserver l’initiative.
Projetée sur l’échiquier mondial, ce tryptique décrit, avec beaucoup de justesse, la stratégie chinoise en Afrique et en Asie. En mer de Chine méridionale, Pékin a transformé des récifs en îles – les shā -, plaçant ses « pierres » sur des intersections stratégiques sans déclencher de conflit ouvert . Le long de l’océan Indien, sa stratégie dite du « collier de perles » (présence portuaire depuis Hong Kong jusqu’à Lamu au Kenya) est une chaîne de pierre au sens littéral du jeu de Go : des points qui forment des lignes qui délimitent des territoires .
Le projet chinois de la nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI en anglais), lancée en 2013, n’est que la formalisation institutionnelle de ce mouvement. 39 projets en Afrique, 29,2 milliards de dollars d’engagements sur le continent en 2024, des ports, des chemins de fer et des aéroports qui constituent autant de hoshi (les intersections étoilées du goban, visuellement marquées, stratégiquement décisives).
La notion de sente (l’initiative) est au cœur de cette mécanique. Celui qui pose le premier sa pierre en un point clé impose le rythme à l’autre. La Chine a compris avant d’autres que dans la compétition mondiale du XXIe siècle, le véritable avantage n’est pas de gagner chaque bataille, mais de conserver l’initiative : décider de l’agenda diplomatique, dicter les termes de l’investissement, proposer les cadres institutionnels alternatifs (BRICS, Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures). Xi Jinping l’a dit sans ambiguïté au 19ème Congrès du PCC en 2017 : « La Chine sera un leader mondial dans le domaine de la force nationale et de l’influence internationale. »
La communication comme pion stratégique
Dans la logique du Go, le meilleur coup est celui qui défend et attaque simultanément. C’est ce que les initiés nomment l’« élégance ». La communication stratégique de la Chine en Afrique suit exactement ce principe.
Dans la logique du Go, le meilleur coup est celui qui défend et attaque simultanément. C’est ce que les initiés nomment l’« élégance ». La communication stratégique de la Chine en Afrique suit exactement ce principe.
Pékin attaque le discours de la dépendance néocoloniale en se positionnant comme puissance du Sud global, partageant avec l’Afrique l’héritage des humiliations coloniales. Elle défend ses investissements contre les accusations de « prêts prédateurs » en valorisant une rhétorique de fraternité Sud-Sud. Chaque message est un pion posé sur le goban informationnel. Dans cette perspective, l’Afrique reçoit les narratifs, rarement elle ne les produit.
L’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) souligne que pour de nombreux gouvernements africains, la Chine est désormais perçue comme une alternative viable aux bailleurs de fonds traditionnels. Ce changement de perception est le résultat d’un travail d’influence systématique.
Il y a eu et il y a encore financement des médias, formation des journalistes, implantation de centres culturels Confucius, ou encore présence massive dans les réseaux professionnels et la société civile. La stratégie est réticulaire, non frontale. C’est la pure logique du weiqi.
Ce que l’Afrique ne voit pas
La Chine joue au go alors qu’une grande partie des gouvernements africains jouent aux échecs, attendant l’adversaire sur la case d’en face, réagissant coup après coup, gote par nature. Les partenariats se négocient projet par projet, ressource contre infrastructure, sans vision d’ensemble du territoire que l’on est en train de laisser délimiter par l’autre.
La Chine joue au go alors qu’une grande partie des gouvernements africains jouent aux échecs, attendant l’adversaire sur la case d’en face, réagissant coup après coup.
La Revue Conflits identifie une limite pertinente à l’analogie du go en géopolitique réelle : dans le jeu, toutes les pierres ont le même poids . Dans la réalité, par exemple, une base navale chinoise à Djibouti ou des capitaux chinois dans le port de Lamu ne « pèsent » pas comme un comptoir commercial local. L’asymétrie de puissance transforme le jeu en un affrontement où l’un des joueurs a des pierres en plomb et l’autre en bois. Cette asymétrie est structurelle et ne sera pas résolue par la seule bonne volonté des partenaires. Elle exige une réponse stratégique délibérée.
En même temps, l’Afrique possède ce que la Chine construisait encore au XXe siècle, à savoir un espace continental de 55 États représentant plus de 1,4 milliard d’habitants, des ressources minérales qui conditionnent la transition énergétique mondiale, et une jeunesse qui sera la plus nombreuse du globe en 2050. Le fuseki africain (la phase d’ouverture) n’est pas encore joué. Le goban continental reste largement vierge.
Construire sa propre culture stratégique
La première priorité, pour les Etats et décideurs africains, est de cultiver un ancrage culturel partagé qui serve de grammaire commune à la stratégie panafricaine. La Chine tire sa cohérence du fait que ses élites politiques, économiques et militaires ont été formées dans le même cadre civilisationnel pendant des millénaires. L’Afrique possède des équivalents à valoriser et à utiliser comme le concept de ubuntu comme philosophie du commun, ou le mancala comme jeu de stratégie multiséculaire et continental, ou encore les logiques de réciprocité économique des marchés sahéliens et est-africains.
La première priorité, pour les Etats et décideurs africains, est de cultiver un ancrage culturel partagé qui serve de grammaire commune à la stratégie panafricaine.
Ces quelques références peuvent structurer une doctrine de négociation et d’alliance qui ne soit pas une imitation de celle des autres. Les décideurs africains doivent mettre en œuvre une pédagogie des enjeux systémiques au sein de leurs institutions, et former des générations entières à la pensée de long terme, à l’anticipation scalaire ainsi qu’à la lecture des rapports de force.
La seconde priorité est de s’approprier la souveraineté des infrastructures de données et de décision. Dans le go numérique du XXIe siècle, contrôler les nœuds du réseau ( c’est à dire les câbles sous-marins, les plateformes de paiement, les données de santé et agricoles ) équivaut à tenir les hoshi du goban moderne. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) est un outil décisif en ce sens. Parce qu’elle peut transformer le continent d’un espace de placement de pierres étrangères en un territoire où les acteurs africains définissent eux-mêmes les règles du jeu, les intersections prioritaires et aussi la temporalité de leur propre fuseki.
La partie qui reste à jouer
L’histoire longue enseigne que les peuples qui résistent à l’encerclement ne sont pas ceux qui réagissent le plus vite, mais ceux qui pensent le plus loin. Kwame Nkrumah voyait déjà en 1963 que l’indépendance politique sans contrôle économique était une liberté incomplète.
Les Etats et les peuples africains n’ont pas à adopter la doctrine chinoise. Mais ils se doivent de forger les leurs. Les matières premières intellectuelle, culturelle et géographique sont là pour écrire leurs propres préceptes stratégiques.
Cheikh Anta Diop postulait que la renaissance africaine exigeait une intégration continentale comme condition préalable à toute souveraineté durable. Ces penseurs jouaient au go sans le savoir finalement. Parce qu’ils pensaient en termes de territoire, de réseau et de temps long.
Les Etats et les peuples africains n’ont pas à adopter la doctrine chinoise. Mais ils se doivent de forger les leurs. Les matières premières intellectuelle, culturelle et géographique sont là pour écrire leurs propres préceptes stratégiques. L’enjeu aujourd’hui est de savoir quand ses décideurs poseront leurs premières pierres à eux – avec intention, avec élégance, et avec la conscience lucide que dans un monde de weiqi, c’est celui qui occupe les intersections décisives en premier qui définit la forme des frontières à venir.